On entend aujourd'hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle. C'est une maladie de l'esprit qui se gagne comme la petite vérole. Les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours. On s'échauffe rarement en lisant : car alors on peut avoir le sens rassis. Mais quand un homme ardent et d'une imagination forte parle à des imaginations faibles, ses yeux sont en feu, et ce feu se communique ; ses tons, ses gestes, ébranlent tous les nerfs des auditeurs. Il crie : « Dieu vous regarde, sacrifiez ce qui n'est qu'humain ; combattez les combats du Seigneur » et on va combattre. Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. [...]
Voltaire extrait du Dictionnaire philosophique, 1764
Chères lectrices et chers lecteurs,
Liebe Leserinnen und Leser,
Nos horaires d’ouverture de fin d’année :
Unsere Öffnungszeiten am Jahresende:
23.12 : 11:00 – 19:00
24.12 : 11:00 – 14:00
26.12 : fermé/geschlossen
27.12 : 14:00 – 19:00
28.12 : 14:00 – 18:00
31.12 : 11:00 – 14:00
Nous vous souhaitons de Joyeuses Fêtes 2024 !
Wir wünschen Frohe Feiertage 2024!
Chères lectrices et chers lecteurs,
Pour conjurer l’hiver et le brouillard de la parole des médias, quoi de mieux qu’aller se distraire en flânant chez votre libraire ?
Nouveautés en essais variés, livres jeunesse, puzzles, bandes dessinées et poésie vous attendent sur nos rayons !
Retrouvez le sourire avec nos découvertes de toutes les francophonies, sélections de prix littéraires et coups de cœurs maison.
N’en croyez pas vos yeux et vos oreilles. Joyeux temps de l’Avent 2024 à toutes et tous !
Boualem Sansal est le plus voltairien des auteurs francophones. Depuis le Friedenpreis que lui ont attribué les libraires allemands en 2011, son œuvre et sa personne occupent l’actualité d’une façon particulière dans toutes les Literaturhäuser d’Allemagne, tout autant sinon plus qu’à Bruxelles, Paris, Montréal... Menacé, censuré dans son propre pays où il est désormais incarcéré, Sansal est un monument de verdeur humaniste et de ferveur progressiste.
Depuis le Printemps arabe de 2011, l’Égyptien Alaa Al-Aswany ainsi que la Prix Nobel de la paix 2011 Tawakkol Karman ont comme Sansal, dans leur propre pays, cherché à incarner pour l’Occident l’éveil d’une conscience nouvelle, les bons augures y voyant un Siècle des Lumières venu du Sud.
Le terme « Harraga », titre d'un de ses romans, est un mot algérien signifiant « brûleurs de route » pour désigner les migrants, qui a été intégré dans le dictionnaire Larousse en 2011. L’arabe dialectal étant lui-même pénétré par le français et l’anglais à l’heure globale, Sansal y voyait un effet dynamique, pas un retour des choses. Ce terme dans son roman désignant, pour la petite et grande histoire, des femmes qui n’ont de cesse de devoir se libérer.
Nous autres, lecteurs et lectrices francophones de Berlin et des contrées de l’Aufklärung, tenons à saluer Boualem Sansal dans sa prison, quoi qu’il ait dit ou bien écrit !
Car même si l’idée parait old school, ce n’est pas lui qui a choisi ses mots : ce sont les mots qui l’ont choisi pour dénoncer les fanatismes de tous bords.
Comme l’exprime cette citation pour décrire sa méthode, clôturant l’interview que nous avons eue avec lui en février 2012 dans le mensuel francophone Berlin Poche :
En tout, il n’y pas de pierre philosophale : tout doit découler d’une démarche de progrès, poétique ou philosophique, tournée vers la lumière, sans dolorisme mémoriel.
L’automne s’annonce. Venez retrouver la quintessence des meilleures sorties de livres en français, dans l’accueillant havre de paix de notre librairie créée il y a 20 ans !
Manuels scolaires, littératures de toute la francophonie, actualités en pensée critique, essais variés et nouveautés philosophiques, livres jeunesse, de BD et romans graphiques, livres de poésie, ainsi que nos sélections du domaine allemand traduit, vous attendent sur nos rayons.
Bonne rentrée à toutes et tous !
Notre portail numérique zadig.epagine.fr vous donne accès à un grand nombre de titres de référence, téléchargeables à domicile avec paiement sécurisé pour peu que vous ayiez installé Adobe Digital Edition 4.5.11 (gratuit), sur vos ordinateurs ou tablettes. Consultez notre sélection et recherchez les titres disponibles, achetables en un temps record. Notre offre en livres électronique peut aussi être lue sur la liseuse Saga de chez Bookeen, également en vente chez Zadig.
Missak et Mélinée Manouchian formaient un couple sympa et sont au Panthéon. Leurs camarades de combat ne venaient pas que d’Arménie comme eux, mais aussi de Pologne, d’Italie ou d’Espagne. L’Affiche rouge, que les poètes Ferré et Aragon ont rendue célébre pour les nommer, était au départ un avis de recherche des forces totalitaires qui gouvernaient la France de cette époque. Nous trouvons que ce couple a une bonne tête, canaille et volontaire, très inpirante pour lutter contre l’imbécilité ordinaire. Plus avenante que l’affiche de propagande de "l’occupant" de cette époque.
Il n’y a plus d’occupants en nos contrées d’Europe. Mais sévissent encore les héritiers des concepteurs de cette affiche glauque, jouant les agneaux repentants. Gardons-nous donc de leurs sirènes : les Manouchian et tous leurs camarades ne peuvent être réduits à un vertige graphique.
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre / Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand, disait Missak dans sa dernière lettre à Mélinée. Il n’y a que ces paroles-là qui comptent : des paroles de vie et d’action, loin des clichés et représentations qui nous confinent à des images...
D’après une photo de Pawel Kocambasi extraite du livre BEFORE THEY DISAPPEAR de Pawel Kocambasi et Philippe Despeysses, troisième parution de la librairie Zadig sous le nom d’édition Rue des lignes, en septembre 2023.
L’automne s’annonce. Venez retrouver la quintessence des meilleures sorties de livres en français, dans l’accueillant havre de paix de notre librairie créée il y a 20 ans !
Manuels scolaires, littératures de toute la francophonie, actualités en pensée critique, essais variés et nouveautés philosophiques, livres jeunesse, de BD et romans graphiques, livres de poésie, ainsi que nos sélections du domaine allemand traduit, vous attendent sur nos rayons.
Bonne rentrée à toutes et tous !
Soigner le populaire était une expression qu’employait le feuilletoniste Michel Zévaco, collègue du grand Gaston Leroux, que Jean-Paul Sartre cite de nombreuses fois dans le livre qu'il a écrit sur son enfance, Les Mots.
Le personnage de Fausta, dans son cycle Les Pardaillan*, est une sorte de double du personnage central dénommé Jean de Pardaillan. Femme d’un temps obscur d’apparence maléfique, car vengeresse et ambitieuse, elle est la mère biologique de leur enfant commun, qui donne son nom à plusieurs épisodes de la série en cinq saisons et deux volumes par saison, donc dix volumes à découvrir d'urgence. Une épopée qui parle puissamment à notre temps !
L’univers Zévaco peut être rapproché de la grande tradition des bandes dessinées Marvel. Capables d'enfoncer un mur de brique en projetant leur corps dessus, ou d’enflammer quelques tonneaux de poudre dans les rues de Paris pour libérer des frères et sœurs ou affronter des ennemis, ses protagonistes sont plus que proches d’un cinéma d’aujourd’hui.
Il faut lire Michel Zévaco, successeur méconnu d’Alexandre Dumas et Paul Féval, au moins pour cette œuvre majeure, dans laquelle les supplétifs du pouvoir oppressif sont taxés d’Ordinaires. Et les amis du peuple et de la liberté, qualifiés de Bravos...
Le personnage de Fausta y est en fait une figure de femme régnante, amante et rivale du héros, combattante de sa propre cause, pétroleuse de choc et de charme s’alliant au plus offrant – parfois même le pire, en bonne desperada – pour conquérir sa propre liberté, voire s’enrichir.
Il faut lire Zévaco, si l’on ne veut pas mourir comme un idiot de Sartre !
* Tout d’abord paru en 258 feuilletons dans La Petite République socialiste, journal de Jean Jaurès, du 20 mars au 7 décembre 1902. Les deux premiers épisodes majeurs initialement titrés « Par le fer et par l’amour. Épisode de la Saint-Barthélemy », puis chez Arthème Fayard, en 1907, en deux volumes titrés Les Pardaillan et L’Épopée d’amour.
Pour tous les enfants de la terre
Chantons amour et liberté.
Contre toutes les haines et les guerres
L’étendard d’espoir est levé
L’étendard de justice et de paix.
Rassemblons nos forces, notre courage
Pour vaincre la misère et la peur
Que règnent au fond de nos cœurs
L’amitié la joie et le partage.
La flamme qui nous éclaire,
Traverse les frontières
Partons, partons, amis, solidaires
Marchons vers la lumière.
En 1792 à la suite de la déclaration de guerre du Roi d’Autriche, un officier français, Rouget de l’Isle, en poste à Strasbourg, compose "Le chant de Guerre pour l’armée du Rhin". Je me suis toujours demandé comment les français peuvent continuer à chanter, comme chant National, un chant de guerre, avec des paroles belliqueuses, sanguinaires et racistes. En regardant à la télé des petits enfants obligés d’apprendre ces paroles épouvantables, j’ai été profondément peiné, et j’ai décidé d’essayer de faire une autre version de La Marseillaise. Le jour où les politiques décideront de changer les paroles de La Marseillaise, ce sera un grand jour pour la France.
Citation de Graeme Allwright (1926-2020), auteur-compositeur-interprète franco-néo-zélandais, en octobre 2005.
Cette liste, je le répète, n’est pas exhaustive, mais donne une idée de l’esprit qui anime CHARLIE HEBDO. Cet esprit s’exprime par l’humour, cet humour « bête et méchant » qui l’a, depuis l’origine, caractérisé, humour iconoclaste, ne respectant rien, aucun tabou, méprisant le calembour et les effets faciles pour aller au fond des choses, de façon directe, brutale s’il le faut.
Texte affiché par François Cavanna dans ses locaux de presse en 1995, sous le titre de TESTAMENT.
L’image qui l’illustre est le Werksausweis de François Cavanna durant son STO à Berlin - © Dokumentationszentrum NS-Zwangsarbeit - Berlin-Schöneweide
Ce serait réduire impardonnablement la portée de l’intervention de Césaire que de vouloir s’en tenir, si foncier qu’il apparaisse, à ce côté immédiat de sa revendication.
Ce qui à mes yeux rend cette dernière sans prix, c’est qu’elle transcende à tout instant l’angoisse qui s’attache, pour un Noir, au sort des Noirs dans la société moderne et que, ne faisant plus qu’une avec celle de tous les poètes, de tous les artistes, de tous les penseurs qualifiés mais lui fournissant l’appoint du génie verbal, elle embrasse en tout ce que celle-ci peut avoir d’intolérable et aussi d’infiniment amendable la condition plus généralement faite à l’homme par cette société.
Et ici s’inscrit en caractères dominants ce dont le surréalisme a toujours fait le premier article de son programme : la volonté bien arrêtée de porter le coup de grâce au prétendu « bon sens », dont l’impudence a été jusqu’à s’arroger le titre de « raison », le besoin impérieux d’en finir avec cette dissociation mortelle de l’esprit humain dont une des parties composantes est parvenue à s’accorder toute licence aux dépens de l’autre et d’ailleurs ne pourra manquer d’exalter celle-ci à force d’avoir voulu la frustrer.
Si les négriers ont physiquement disparu de la scène du monde, on peut s’assurer qu’en revanche ils sévissent dans l’esprit où leur « bois d’ébène » ce sont nos rêves, c’est plus de la moitié spoliée de notre nature, c’est cette cargaison hâtive qu’il est encore trop bon d’envoyer croupir à fond de cale.
André Breton : préface à l’édition de 1947 de Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire
Pour 2023, la librairie Zadig vous souhaite d’embarquer dans des livres et de garder le cap, d’aborder de nouveaux rivages !
Palast der Strandrepublik © Klara Bezug
En cette année 2022 l'équipe ZADIG souhaite tout le meilleur aux adeptes de la lecture, en solo comme en groupe !
Que personne ne reste campé sur sa façade. Mais tout de même il nous faut rester aux aguets. Gardons notre équilibre. Trouvons le point de chute et retombons en souplesse sur nos pieds.
Quand les cortèges de bal masqué auront fini de circuler comme les virus, nous aurons retrouvé la joie de vivre, en n'ayant pas lâché nos livres !
Photo Charlottenburg, Loschmidtstraße Ecke Alt-Lietzow © Éric Gilles
Il y a des colporteurs d'images vieillotes pris par la nostalgie d'un bon vieux temps d'avant. Du genre celui de Boule et Bill ou Gargamel, ou de l'avion pointu Concorde, qui traçait comme une flèche et s'empiffrait de kérosène.
Quand le bonhomme Zadig passe en mode d'hiver pour proposer sa sélection cadeaux (Cf. ci-contre), il change d'apparence : le Z de son jabot devient un N. Mais attention, foin-là des traditions : il ne s'agit que d'honorer Saint Nicolas qui passe par là, pour les petites et grandes choses de la vie.
Le père Noël Zadig se bichonne la barbe pour conseiller des lectures instruites. Ses sélections sont là pour la joie de se questionner, ou bien s'émerveiller de tout. Rire un bon coup enfin, dans le cirque Barnum des épopées humaines plombées parfois par les mauvaises blagues de quelques démagogues.
La librairie reste ouverte sans restriction pour cette période des fêtes, du mieux qu'elle puisse achalandée en pépites francophones, et son équipe mobilisée comme il se doit !
Même avec un virus masqué il nous faut retrouver l'aura rieuse du monde. Car il n'y a qu'un concert des peuples, dont l'horizon est constellé de livres. C'est bien peu de le dire mais cela n'est peut-être pas inutile de le rappeler.
Bonne nouvelle année livresque à toutes et tous !
La rentrée littéraire annonce ses prix, l'occasion de se retrouver le soir à la veillée. Oyez, jeunes gentes et gens pressés : l'automne fait tomber les feuilles d'arbres, profitez-en pour retrouver l'esprit des livres. Même si il y a une crise du papier à l'horizon, et que les masques ne sont toujours pas tombés en vrai, venez flâner dans nos rayons pour retrouver la quintescence de la joie pour petits et grands : de vraies lectures pour enchanter le monde, s'évader ou se recueillir, se révolter ou se distraire !
La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr a gagné le gros lot du prix Goncourt 2021. Même si la littérature francophone africaine a déjà ses pépites avérées, nous ne pouvons manquer de vanter ce Goncourt d'exception. Mohamed Mbougar Sarr nous fait retourner aux fondamentaux d'une histoire littéraire encore trop ignorée : celle des précurseurs de la scène littéraire afro-caraïbe, balayant la période des années 1920 aux années 1960 avec des figures comme René Maran ou Yambo Ouologuem.
Coédité par les deux maisons d'édition indépendantes Philippe Rey en France et Jimsaan au Sénégal, cette dernière ayant été créée par des figures comme le romancier Boubacar Boris Diop et le philosophe Felwine Sarr, La plus secrète mémoire des hommes guidera peut-être les lectrices et les lecteurs vers de nouveaux sentiers qui permettent de découvrir Le Temps de Tamango de Diop, (Le Serpent à Plumes, 2002), critique habile des années Senghor à la façon des romanciers sud-américains, ou lire enfin Afrotopia (Philippe Rey, 2016), œuvre majeure théorisant une Renaissance à l'africaine, écrite par l'homonyme du goncourisé Mohamed Mbougar, qui n'est pas son parent et se prénomme Felwine...
Bonne rentrée littéraire à toutes et tous !
Le Temps de Tamango © Le Serpent à Plumes
C'est un roman graphique d'un genre nouveau que le plus atypique de nos académiciens de langue française, Dany Laferrière, a publié en Europe cette année.
Déjà coutumier de la chose, puisqu'il a fait paraître trois volumes déjà de ces carnets de mémoires illustrés, initialement produits au Québec. Ceux-ci ne sont pas sans rappeler aux connaisseurs les savoureuses mémoires du truculent illustrateur de presse et pataphysicien Siné.
La forme commune aux deux est l'alchimie d'une verve astucieuse au fil des phrases calligraphiées, et l'hilarante incise de dessins jetés là avec tous les protagonistes du récit – dont le narrateur même, le plus souvent – qui prennent forme sous nos yeux. Laferrière s'y affuble d'une couronne dorée d'enfant, genre Petit prince... Serait-ce, parmi d'autres, une antidote livresque à la crise du Corona, que la plupart des robots traducteurs intégrés aux ordinateurs nomment lestement : crise de la Couronne ?
Et n'est-ce pas dans tous les cas de nouvelle légitimité qu'il s'agit lorsque les autorités sanitaires françaises nomment leurs palabres en vue de rénover le système sanitaire et social français : Ségur de la santé ?
Le nom Ségur n'est, il est vrai, rien que le nom d'une avenue des 7e et 15e arrondissements de Paris, siège du ministère où se déroulent lesdites palabres. Puisque ce nom d'avenue est dédié à un lointain ancêtre par alliance de la fameuse comtesse de Ségur, auteure des Mémoires d'un âne et autres Malheurs de Sophie, pourquoi ne pas passer du coq à l'âne et prendre à rebrousse-poil quelques clichés d'époque ? Notre Haïtien de choc élu au fauteuil de Montesquieu en 2013, ayant rendu hommage ainsi à cette sacrée comtesse... :
Après la mort de mon grand-père, je me suis jeté sur les livres et je lisais tout. Tout ce qui me tombait sous la main. Mon plaisir était très divers. J'aimais surtout la comtesse de Ségur, grâce à cette espèce de gaieté qu'il y a dans ses livres. Une gaieté mêlée de larmes (la cruauté des enfants riches).
(Extrait de L'exil vaut le voyage de Dany Laferrière, éditions Grasset et Fasquelle, mars 2020).
Pour comprendre à posteriori notre monde chamboulé, il faut relire les aventures policières, sexuelles, boursières et technologiques de Luc Bouc, héros d'Hubert Lucot (photo - DR) dans son roman Les Voleurs d'orgasme. La multinationale qui y est décrite (la Multinana) commande des enquêtes révolutionnaires par leur objet comme par les moyens qu’elles mettent en œuvre. Le héros rencontre une jeune femme : coup de foudre. Elle disparaît. Il va la rechercher au Maghreb, à Hongkong, au Japon, en Australie, à Rome, au Portugal, au gré de missions au cours desquelles il multiplie les prouesses. Il en profite pour percer les motivations de ceux au service desquels il risque chaque jour sa vie et son intégrité morale, il en profite pour comprendre un peu mieux le trafic planétaire des personnes, des biens, des embryons, des idées, des logiciels et des molécules. Roman d’amour et d’aventures, Les Voleurs d’orgasme est aussi le livre de la mondialisation dont les prémices s'annonçaient dans les livres d'auteurs visionnaires comme Hubert Lucot ou Jean-Charles Massera il y a vingt ans et quelques.
Les Voleurs d'orgasme, éditions P.O.L 1998 : 19,00€. (Hubert Lucot est l'auteur du roman-affiche de 12 m² Le grand graphe, de chez Tristram éditeur, dont nous avons aussi un exemplaire en rayon).
✦
Monsieur Fruit est un journaliste obèse qui revêt son costume de super héros afin de faire régner la paix à New York-sur-Loire. Clarque Quinte est journaliste au Daily Planète. Son problème c'est son obésité ! En effet le bonhomme préfère courir de boulangerie en pâtisserie plutôt que de prendre son bus et aller au boulot. Du coup les reportages lui filent sous le nez, il a son patron sur le dos et il doit absolument rattraper le coup. Au détour d'un étalage de fruit, alors qu'il envisage sérieusement de se mettre au régime, il rencontre un mystérieux homme à lunette qui lui propose de devenir le nouveau super héros « Monsieur fruit » et ainsi de pouvoir aller combattre l'infâme Jean-François, qui veut devenir le maître du monde et des fruits en particulier.
Bande dessinée de Nicolas de Crécy parue chez Futuropolis en 2015, reprise d'un classique de super-héros européen des années 1990. 32,00 €
✦
L'An 01 est une bande dessinée de Gébé, un film de Jacques Doillon, un mouvement, une utopie... En 1970, Gébé publie ses premières planches, et dans Charlie Hebdo l'aventure commence. Le premier livre qui les recueille paraît un an plus tard. Ensuite, c'est un film, que Jacques Doillon réalise, avec la participation d'Alain Resnais, de Jean Rouch, et de nombreux acteurs et amis : Coluche, Miou-Miou, Gotlib, Stan Lee. L'An 01, c'est l'envie d'en finir pour de bon, mais sans violence, avec une société morne et matérialiste, vendue comme un horizon indépassable. "On arrête tout", là, maintenant, et on imagine, au fur et à mesure, le monde à venir. Le tout avec poésie et humour, avec une liberté et une joie qui ne manquent pas de rafraîchir nos cerveaux engourdis. Pendant toute la durée de réalisation du film, Gébé dessine, dans ses planches, le film en train de se faire, prolonge le travail, répond au lecteur, rend compte de l'enthousiasme général. Le film, c'est l'Utopie en train de se faire, L'An 01 qui commence. La bande dessinée, elle, c'est le carnet, la mémoire de cette révolution en marche. Le monde entier participe au film. Le scénario paraît en feuilleton dans Charlie Hebdo. Pour la première fois, les planches de Gébé et le film de Jacques Doillon sont disponibles de conserve. Écologie, amour, refus des rapports marchands, réinvention de soi et de la société : et si L'An 01 commençait pour de bon ?
Livre + DVD du film de Doillon paru à L'Association en 2014. 34,00 €
Il existe sur les marchés d'orient des "fèves" mystérieuses auxquelles d'antiques superstitions prêtent le pouvoir de favoriser la naissance d'enfants mâles. Un peu partout, en effet, les naissances féminines vont se raréfier ; les "fèves" en seraient-elles la cause ? a travers une enquête à rebondissements qui les entraîne jusqu'à l'équateur, un savant français, spécialiste des scarabées, et sa compagne cherchent une explication. ce roman d'amin maalouf se prête à plus d'une lecture. roman de l'amour "maternel" d'un père envers sa fille, roman d'un homme attaché à "la féminité du monde", roman du partage de notre planète entre un sud qui dépérit et un nord qui s'exaspère, roman de l'effrayante rencontre entre les perversions de l'archaïsme et celles de la modernité... mais peut-être est-ce avant tout un conte philosophique, celui de notre fin de siècle déconcertante, et aussi, un regard inquiet vers le vingt et unième, si présent déjà, et que l'auteur appelle, énigmatiquement, "le premier siècle après béatrice".
✦
Robert Badinter retrace le destin de sa grand-mère, Idiss, qui fuit l’empire tsariste pour se réfugier à Paris en 1912. Elle y vit les plus belles années de sa vie avant d’être rattrapée par les affres de la guerre et le nazisme.
« J'ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss. Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l'Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d'une destinée singulière à laquelle j'ai souvent rêvé. Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d'amour de son petit-fils. » Robert Badinter
✦
Le premier livre d'Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, publié en 1951, demeure encore aujourd'hui essentiel. Philosophe de la politique, Arendt se propose de montrer, à l'aide d'un matériel empirique rigoureux, de quelle manière le totalitarisme a pu naître dans le monde occidental. Étrangement, ce livre qui forme un tout n'avait pas été traduit dans son intégralité : seule la première partie (L'antisémitisme) et la troisième (Le totalitarisme) étaient jusqu'ici accessibles au public français. À une époque où le thème du totalitarisme semble plus que jamais devoir s'imposer dans le débat politique, il est pourtant indispensable de lire Arendt jusqu'au bout. Dans cette deuxième partie L'impérialisme, Arendt rend compte de l'expansion de l'État-nation à la fin du 19e siècle. Dès cette époque, les impérialistes français, britannique ou allemand justifient au nom d'une théorie raciste dépourvue de toute nuance l'occupation de vastes territoires africains et, déjà, l'usage impitoyable de la terreur. Après la Première Guerre mondiale d'autres bouleversements politiques surgirent qui portèrent en Occident même un coup sévère aux droits de l'homme, nombre de citoyens perdant les droits dont ils bénéficiaient.
✦
À défaut de donner un sens à la pandémie, sachons en tirer les leçons pour l’avenir.
Un minuscule virus dans une très lointaine ville de Chine a déclenché le bouleversement du monde. L’électrochoc sera-t-il suffisant pour faire enfin prendre conscience à tous les humains d’une communauté de destin ? Pour ralentir notre course effrénée au développement technique et économique ?
Nous voici entrés dans l’ère des grandes incertitudes. L’avenir imprévisible est en gestation aujourd’hui. Faisons en sorte que ce soit pour une régénération de la politique, pour une protection de la planète et pour une humanisation de la société : il est temps de changer de Voie.
✦
Hanta, ouvrier depuis trente-cinq ans dans une usine de papiers destinés au recyclage, boit de la bière, déambule dans les rues de Prague, lit et ressasse la mission dont il s'est lui-même investi : sauver la culture en arrachant à la mort des trésors injustement condamnés. Instruit presque malgré lui par la lecture des ouvrages interdits destinés au pilon, il va faire renaître ces chefs-d'oeuvre sous la forme d'une autre oeuvre : les pages broyées sont transformées en balles de papier décoratives et décorées. Bientôt, il se retrouve seul, entouré de ses créations. Divers incidents et personnages tragi-comiques viennent émailler cette fable sensible et émouvante qui est aussi un cri de révolte lancé à l'assaut des sociétés totalitaristes. Publié en 1976 à Prague.
✦
« La grâce, c'est la force surhumaine d'affronter le monde seul, sans effort, de le défier en duel tout entier sans même se décoiffer. C'est un talent de prophète. C'est un don et toi tu l'as reçu. Tu es pleine de grâce. »
Erri De Luca s'empare de l'histoire la plus connue de l'humanité, et l'articule autour de la figure de Marie. Ou plutôt de Miriàm, une simple jeune femme juive, fiancée à Iosef quand elle tombe enceinte, et qui sait ce que cette grossesse avant le mariage signifie aux yeux de la Loi. Sous la plume du romancier italien, l'histoire de la Nativité trouve un ancrage nouveau dans le contexte hébraïque, et se fait éloge d'un corps et d'une âme, ceux d'une mère...
Rencontre du blanc d’un nuage avec l’ombre d’un arbre. Photographie prise par Katharina Razumovsky dans les Sophie-Gips-Höfe, côté terrasse de ZADIG, en juillet 2020.
Françoise Cactus (1964-2021) était une figure de la scène berlinoise, en même temps qu'une artiste emblématique de la scène musicale européenne. Typisch Berlinerin avec l'indécrottable accent d'une Französin, elle a cumulé les statuts d'hirondelle des faubourgs et d'artiste polymorphe. Choisi son nom de scène en hommage aux chansons de Dutronc et Lanzmann. Provoqué les esprits, décalé tous les genres, désarbitré les élégances. Pratiqué la peinture et le dessin. Milité l'air de rien contre la crapulerie des faux-semblants. Joué de la batterie devant des salles combles, aussi bien que devant trois pelés.
Dans la vie il y a des Cactus. Nous nous piquons de le savoir, et avons une pensée émue pour elle et tous ses proches...
Photo © Françoise Cactus
En ces jours de promesses de printemps, la librairie ZADIG se doit de rendre hommage à Lawrence Ferlinghetti (1919-2021), décédé il y a quelques jours à San Francisco et fondateur de la mythique librairie-maison d'édition CITY LIGHTS, dont il resta co-animateur et gérant jusqu'à ses 101 ans !
Lieu de contre-culture joyeuse et d'activisme livresque – qui fit paraître avec courage l'immense chef-d'œuvre Howl d'Allen Ginsberg en 1956 –, CITY LIGHTS est un lieu de référence dont les mots placardés aux fenêtres disaient l'essentiel à notre goût (photo) il y a quelques années, pour qui déambule devant un lieu dédié aux livres :
OPEN DOOR - OPEN BOOKS - OPEN MIND - OPEN HEART ...
Nous adressons de tout cœur toutes nos amitiés européennes et berlinoises, ainsi que nos pensées recueillies, aux équipes en action de notre cher et grand confrère californien !
En attendant, venez nous retrouver côté jardin. Regardez notre page d'accueil pour voir un peu ce qui foisonne, en nos murs et derrière nos vitrines. Dès que chantent les oiseaux, venez cueillir chez nous les roses de la vie. Boire au miroir de nos miroirs d'images et de mots. Vous fournir au hasard de quelques livres sélectionnés par nous, ou en commander d'autres, que nous n'aurions pas en réserve.
Même si l'époque est compliquée, qu'il y a le Tigrou ou la Karaba (pardon le Tigré ou le Karabagh) qui se réveillent, n'oublions pas d'avoir une pensée malicieuse et futile pour les enfants du monde qui aimeraient sortir des mots compassés des médias en ligne. Sur le mode des poésies qui parfois viennent de loin : frères et sœurs humaines et mains, citadines et daims qui ne redoutez pas plus que ça au final l'emprise du variant lambda d'une improbable prise de conscience planétaire.
Surtout n'oubliez pas de réclamer des contes, ni de tout reconstruire en puisant dans les livres !
Photo © M. Rebaudengo
Photo © Nathalie Heyblom
Dans le cœur historique de Berlin-Mitte depuis 2003, ZADIG propose plus de 9000 titres – des dernières parutions aux classiques franco-allemands, en passant par une large sélection de livres jeunesse et de bandes dessinées.
Événements et lectures rythment son action culturelle quand la situation le permet, et reprendrons n'en doutons pas, quand s'achèveront ces ubuesques temps.
Depuis mars 2020, les autorités sanitaires de la ville-État de Berlin nous autorisent à rester ouverts en tant que commerçants de détail de denrées essentielles...
Nous ne nous priverons pas d'honorer ce défi, avec la joie et plaisir de proposer nos sélections de nouveautés comme de coutume, notre équipe s'employant à répondre à toutes vos demandes le plus efficacement possible !
Venez donc découvrir nos suggestions d’essais utiles et instructifs pour la pensée. Nos coups de cœurs de toute l'année et tous les temps en littérature d'évasion, de révolte ou de distraction.
Ainsi que tout un florilège d'albums illustrés et innovants. De bandes dessinées distractives autant qu'instructives, pour les adultes comme les enfants, sans oublier les cartes postales, les jeux de société ou les carnets pour dessiner et prendre note !
En 2020 cela a fait un précédent sur tout le continent : les autorités sanitaires de la ville-État de Berlin on considéré les librairies comme des commerces de biens essentiels.
Nous avons donc la joie et le plaisir de proposer en nos murs et sur nos étals des sélections de nouveautés comme chaque année, même si c'est avec quelques aménagements de circonstance...
Préparez donc à votre guise votre tenue de bal masqué et venez découvrir nos suggestions d’essais utiles et instructifs pour la pensée ! Tous nos coups de cœurs de l'année en littérature d'évasion, de révolte ou de distraction... Et tout un florilège d'albums illustrés innovants, de la bande dessinée pour les adultes aux volumes pour enfants. En passant par les cartes postales et jeux de société, ou les carnets pour dessiner ou prendre note.
Vivement les fêtes à venir, dans nos cours intérieures et nos logis garnis de livres. Avec une pensée pour ceux et celles qui n'ont pas les moyens d'une trêve de Noël bien méritée.
Joyeux temps de l'Avent à toutes et tous !
La pandémie du pangolin se poursuit donc – même si aux dernières nouvelles elle n'est plus forcément due à ladite bestiole (celle qui se met en boule et ressemble au logo de firefox™) –. Certaines gadgetteries d'extrême-orient ont proposé le pangolin comme emblême de porte-clé au début des années deux mille. Nous vous en proposons un cliché, histoire d'introduire le débat en cette non-Saint-Sylvestre annoncée. Que l'on se passe le mistigi ou l'écouvillon à virus, pourquoi pas une introspection sur nos colifichets ? Toutes ces petites marottes que nous avons, qui construisent nos idées. Ces préjugés sur nous-mêmes et nos références...
Il y a vingt ans tout juste paraissait un inénarrable livre de Stéphane Zagdanski, rendant hommage à l′une des icônes masculines de référence de la Résistance mondiale – juste après Orwell et Che guevara, pourrait-on dire – dont la 4e de couverture clamait ceci : « Le Totem emblématique de la Nation, l'Idole suprême, le Sauveur providentiel, l'homme qui passe pour avoir rendu à un pays occupé par les barbares son honneur, sa grandeur, sa gloire, le libérateur solitaire, le stratège novateur, le démocrate acharné, le réformateur impassible, le justicier impartial, le négociateur impavide, le ferme décolonisateur de l'Empire branlant, l'irrécusable mémorialiste, l'homme de lettres raffiné, le miraculeux réformateur de la Constitution moribonde, le thaumaturge de l'armée affaiblie, le prince du nucléaire, le pacha des formules, le génie des bons mots, l'aristocrate des bains de foule, l'inouï visionnaire de la modernité contemporaine... Ne fut jamais au fond qu'un vulgaire politicien publicitaire au charabia charlatanesque, un diplomate cynique et ingrat, un menteur impénitent, un soldat raté, un théoricien surfait, un mégalomane colérique, autoritaire, despote dans l'âme, un bourgeois faible d'esprit, un réactionnaire stupide gavé – dès l'adolescence et jusqu'à son déclin sous les quolibets révolutionnaires – des pires idéologies que le XIXe siècle français a produites, un apprenti-écrivain vulgaire et laborieux, s'illusionnant sur tout et d'abord sur lui-même, féru des stéréotypes romantico-fascistes les plus écoeurants, témoignant d'une indulgence proche de la fascination pour les pires canailles de son temps, insensible et paternaliste, vaniteux et grandiloquent, parfois paranoïaque, toujours mythomane, révisionniste, mystificateur, rigolo ringard. Il était temps, après un demi-siècle de sottise française, de pulvériser le colosse de plâtre. Place au rire... » Pauvre de Gaulle de Stéphane Zagdanski est un texte virtuose, à rapprocher de l'Archimondain Jolipunk de Camille de Toledo, paru chez Calmann-Lévy en 2002. Superbe volume bleu gaullien avec rabats. Indispensable cadeau des fêtes de fin d'année 2020, pour célébrer la crise des hottes de père Noël et autres corbeilles, en s'esclaffant ! Pauvre de Gaulle de Stéphane Zagdanski, Jean-Jacques Pauvert 2000.
Il y a des vents contraires instruits de l'opinion de toutes et tous, qui veulent donner des ordres de lectures : pour les appeler par un nom appelons-les algorithmeurs. Attention, c′est avec un i, pas un y que ça s′écrit. C′était Verlaine, le monsieur un peu chauve qui fréquenta Arthur Rimbaud et aimait les églises, qui employait le mot rythmeur associé à rimeur pour qualifier les poètes anglophones de son époque.
Là il s′agit de tout autre chose. Des modes éparses qui nous font craindre le pire, réduits que nous serions à suivre la consigne des mots du temps et des pensées prêtes à porter. Les écrivaines et vains de cette rentrée littéraire 2020 avaient, sur fond de crise sanitaire dévastatrice, un gros défi à relever pour combler nos attentes frileuses à ce sujet.
On redoutait le grand déluge des journaux autofictionnels de confinement, mais il n'y en eut quasiment pas sur nos tables de nouveautés.
On redoutait aussi le grand lavage rose des frusques de la vieille littérature à la papa ou bien à la mémère, qui nous habilleraient pour l'hiver de leurs palabres de causettes et de causeurs embourgeoisés, celles des Philistins qui décrêtent le vrai. Il n'en fut rien.
« Cito, Longe, Tarde » ou « Vite, Loin, Tard » était la recommandation latine pour se garder de devenir pestiféré. Partir de ce bas-monde, s'échapper en beauté dans la ligne de fuite d'un horizon lointain et revenir le plus tard qui se puisse : qui n'en a pas rêvé ?
En attendant, même s'il est sans doute de saison de craindre la fin des haricots, il ne faudrait pas oublier qu'il reste des livres à revendre. Prenez-les dans vos sacs à dos, achetez et revendez-les. Informez-vous plus que jamais auprès du pas-de-porte agréé pour cela.
Cercle © Yannick Haenel
František Kupka, dit François Kupka, né en Bohême, a illustré une somme en six volumes publiée en 1905 : L'Homme et la Terre, œuvre majeure du géographe et communard français Élisée Reclus. Six vieux grimoires que ZADIG détient dans ses collections et expose en vitrine depuis ses tout débuts en 2003. Nous avions dédié cette œuvre et cette image, l’automne dernier, à la jeunesse du monde entier mobilisée pour le climat.
Maintenant les logos et slogans des vieux maîtres d’antan n’ont plus seulement bon dos pour exprimer le point de vue des seules minorités conscientes. Garder la tête claire. Voilà ce à quoi nous sommes tenus pour avancer et réveiller notre Terre-mère en menant nos actions sur le principe de l’Entraide. Ce n’est pas si néfaste, au vu des ravages que la mondialisation galopante (comme on disait il y a vingt et quelques) ont provoqué.
Elle nous en fait tout de même voir de drôles d’époques, cette fichue planète, sous le coup des péripéties que vivent en ce début d'année les Hommes et autres Animaux... Dans l'ordre d’apparition il y a eu des koalas carbonisés en Australie, au sujet desquels les médias d’Europe ont déclaré qu’ils étaient morts sur un territoire grand comme « deux fois la Belgique ». En voilà des douleurs géolocalisées : ça vous en a des airs de plaidoyer pour un vieux monde blagueur, des métaphores comme celle-là !
Ladite blague tournant court, quand peu après s’est propagée l’image dévastatrice de pangolins dont la chair tendre, prisée de quelques gastronomes chinois, était porteuse de ce virus, le Covid-19, qui dévaste pour de vrai non pas tous les « veaux, vaches, cochons, couvée » — comme Perrette cassant son pot de lait chez La Fontaine — mais les chaumières comme les palais de l’impayable espèce Humaine.
Économies en vrille, états d’urgences, confinements de toutes et tous... Il faut pourtant garder la tête froide. La fin des temps ne peut être une affaire aussi surfaite. Une affaire d’hominidés bavards et impatients, qui commandent par le biais de « pure player » des ressources prémâchées venues des quatre coins du monde.
Commandez donc des livres triés sur le volet chez votre libraire de proximité !
Le soleil brille dans notre rue si calme depuis six semaines déjà, durant lesquelles nos portes sont restées grandes ouvertes aux heures habituelles, comme celles de quelques autres commerçants de détail de « biens nécessaires » : animaleries, magasins de vélos, fleuristes... libraires !
Cette ambiance inhabituelle n'est pas sans rappeler la case de BD ci-dessus, extraite de l’excellent album Die Band, paru chez Reprodukt Verlag en 2004 (et également aux éditions 6 pieds sous terre en 2007, sous le titre The band, pour la version française).
Un souvenir d’enfance du bédéiste et musicien Mawil, qui évoque le temps de ses années rieuses de bohème productive, à la toute fin des années 1980 en RDA et nous donne l'occasion d'un retour en arrière.
Arrêt-image bien salutaire qui nous éloigne un tant soit peu des marchands de kebabs à la truffe ou autres concepteurs de palettes de chantier en marbre que proposent certains ici, pour meubler le temps et l'espace de clients chics...
En ces temps dont la vue se trouble, ZADIG a décidé de reprendre l'idée lancée par l'estimée librairie CITY LIGHTS de San Francisco (si loin, si proche) : plutôt que de distanciation sociale, pourquoi ne pas parler de solidarité spacieuse ?!
Profitons de l'espace que nous avons pour déambuler et nous poser avec un livre ! N'est-ce pas l'ébauche d'un beau programme de Résistance ?
© Mawil - Reprodukt Verlag, 2004
Amis lect(eur)(trice)s, bienvenue chez Zadig, haut lieu de librairie indépendante dédié à la littérature universelle autant qu’à la littérature de coin de rue. Acteur de sa ville depuis 2003 dans le bon vieux Berlin-Mitte de Brecht et Döblin, son nom est dédié à l’éponyme roman Zadig ou la Destinée de Voltaire. Il n’est pas un corner de grande enseigne commerciale au nom improbable du type Tartuffe&Molière*, ni un show-room aux marques griffées deluxe, ou bien aux accessoires décontractés-chic-rock'n'roll. Passez la porte et venez découvrir nos fondamentaux en livres jeunesse et adulte, de l'actualité la plus récente en pensée critique aux nouveautés romanesques essentielles. Sans oublier les beaux livres, livres de poésie et de bande dessinée, ainsi qu’une large sélection de livres sur Berlin et de littérature de langue allemande en français. Dans quelques jours nous vous donnerons quelques nouvelles du front de la littérature d'ici, à l'Est d'Eden et pas seulement. Bonne rentrée livresque à toutes et tous !
(*) Mais bien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse
Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse :
En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu
Se couvre du manteau d'une austère vertu ;
Leur coeur qui se connaît, et qui fuit la lumière,
S'il se moque de Dieu, craint Tartuffe & Molière.
Discours au roi, Nicolas Boileau (1636-1711)
Image d'illustration DR © Christophe Blain / Revue AMERICA
Le mage Michel Houellebecq ayant accaparé l'actualité du livre en ce mois de janvier, mettons l'année 2019 sous le signe des flux et reflux de conscience. Bien loin du thème névrotique et eurocentré du héros houellebecquien dépressif, qu'aux dires des médias notre époque mérite. Avec ses airs de ne plus trop savoir où il habite, ledit héros semble bien irréel, alors que des rafiots de fortune abordent les côtes du Sud européen pour quémander leur part de subsistance... Tandis qu'au même moment, quelques politiciens palabrent avec leurs ouailles, et tournent à vide sur des ronds-points conceptuels : vitesse limitée ou pas, consommation ou bien pouvoir d'achat, taxes écolos sur le diesel, ou même bientôt, taxe sur les traînées des moult avions striant le ciel !
Point, ligne ou plan, pour parodier un livre de Kandinsky. Le bleu va-t-il si mal, ou ne sied-il pas tant à tous ces coreligionnaires de cape et d'épée qui réenchantent les trompettes de la renommée des médias de toutes sortes, parallèles ou bien dominants, tous connectés à internet ?
D'aucuns parmi les contempteurs de l'Europe d'aujourd'hui réduisent trop souvent la vision qu'ils imposent à des images toutes faites et bien trop éculées de caves du Vatican, de ventre de Paris, de Bourse de Francfort ou de bas-fonds de Londres. Des portraits crachés ou jurés, ceux d'une Europe en négatif, au bout du monde connu, qui aurait peur de tout.
Sommes-nous à une Europe de jacqueries, du genre Jacques et le Haricot magique ? Ce conte pour enfants où un mystérieux haricot poussant en une nuit permet d'atteindre le ciel où vit un ogre à qui le jeune héros subtilise ses richesses... avant de redescendre, sans oublier de couper le cordon végétal, pour finir ses jours heureux et prospère.
Les contes ont parfois la vertu de faire descendre ainsi sur terre. Celui-ci en tout cas nous permet d'évoquer le mur le plus décisif qui vaille peut-être d'être brisé : celui qu'il y a entre terre et ciel et que les poètes d'ici ont eu le projet de mettre à bas, pendant la chute du Mur de Berlin, il y a trente ans déjà.
Bonne nouvelle année, de culture et curiosité, à toutes et tous !
Cette fois-ci on peut le dire sans que ce soit une métaphore : après quinze ans de bons et loyaux services, notre tour est venu de faire place nette.
Notre bail ayant été remis en cause par notre ancien bailleur, ZADIG change donc d’adresse en vrai, pour se réimplanter à trois rues de là où nous sommes.
Nous avons donc trouvé chaussure à notre pied, ledit pied ferme dans notre ville, notre quartier, et ceci prouve qu'on trouve encore des lieux rêvés que n’ont pas réduit en poussière les dieux de l’Histoire et du Temps.
Haut les cœurs donc ! Et comme il semble que soit venu le temps des grands débats, dans cette bonne vieille Europe en mal de flamboyances, la confrérie du livre se doit par notre voix de mettre son grain de sel dans le chaos de nos métropoles gentrifiées.
Nous prendrons donc le ton des vénérables cahiers de doléances :
Il ne suffit pas d’affirmer qu’en ayant pour modèle une République de colporteurs et d’almanachs on ravive une juste vision d’Europe.
Ici, dans notre grand quartier, il y a une rue des Vétérans et puis aussi une rue des Invalides : des noms qui font programme, pour exprimer un passé bien tragique. Une poignée de librairies constelle le coin, dont la librairie francophone ZADIG.
En attendant, Berlin demeure une ville occupée. Vouée à de faramineux profits légitimés par de fugaces contrats signés allègrement par les partisans de l’art qui occupe, et que ceux-ci disposent leurs pop-up stores à volonté : le capital annexe – celui qui fructifie quand les guerres ont cessé – n’a rien trouvé de mieux pour se perpétuer.
De respectables propriétaires distillent ainsi leur gourmandise de profit temporaire et ciblé, enclins à refouler toujours plus loin aux portes des villes les citoyens et les commerces de proximité.
Princes qui gouvernez, nous disons que l’investisseur madré, celui qui fixe ainsi les règles du marché, est un filou d’un très proche ancien temps.
Nous croyons qu’en Europe doit subsister une littérature de coin de rue, qui nécessite des points de vente et des kiosquiers.
Que ce n’est pas comme cela que l’on maintient la paix dans les chaumières.
Et qu’il faut prendre garde qu’aux citoyens libres et instruits ne prenne envie de proclamer, comme les pancartes que brandissaient les clercs du Quartier latin au bas Moyen-âge (dont un bon nombre étaient allemands ou scandinaves) :
(*)« Qui sont les marchands sinon des fraudeurs ? »
Princes et princesses, qui tenez le haut du pavé, quoi vous souhaiter de mieux qu'un éternel printemps des livres !
Deux temps forts ont marqué les lectures de ZADIG aux mois d'avril et mai, en compagnie d'auteurs dont la parole tenace est d'une école modeste et fière – celle que nous préférons : Hélène Lenoir et Franck Magloire. C'est une sorte d'hommage que nous devions leur rendre.
Car lorsqu'il s'est agi de défendre leur propre liberté d'écrire, ou qu'il leur fallut conjurer la fourbe incantation de se plier aux lois d'un style vendeur, l'un comme l'autre ont su montrer de quel bois on se chauffe, chez ceux qui n'ont pas peur des marges d'écriture.
Leurs parcours singuliers n'épousent pas les courbes factices d'un sacro-saint marché du livre et ses canons surfaits. Ils ont pris pour méthode de donner forme au silence des invisibles. N'est-ce pas une ambition de créateur intègre, quelle que soit sa génération ?
Venez nombreux les écouter, et faire dédicacer leurs livres !
Il y a des poésies de coin de rue, des paroles qui s'entrecroisent évoquant le vieux temps des livres. Celui des Territoires de l'homme qu'invoquait Elias Canetti, mêlant dans un langage précis joie et mélancolie, politique, poésie, religions, animaux et Histoire… Ou celui du Vaisseau des morts de B. Traven, décrivant l'errance d'un marin américain dans l’Europe des années 1920 ballotté de frontière en frontière, sans papiers ni argent, qui n’est plus rien. Toutes visions qu'ont eues deux maîtres du domaine allemand aux œuvres dont la ressemblance avec des faits réels n'est ni fortuite ni involontaire, le libraire urbain de proximité peut vous l'assurer.
Aussi, chers piétons égarés (ou pas) qui croisez par chez nous, si la signalétique de nos rues en chantier échappe à votre entendement, un bon conseil : ne tombez pas dans les panneaux, et laissez se tourner les pages. Le temps des livres est comme le temps des cerises. Rien ne lui résiste, pas même les bétonneurs du progrès équipés de smartphones...
Qu'il donne la folie en tête, et du soleil au cœur !
© pq 2015
Ici Berlin. Les beaux jours vont et viennent. Il y a tellement de choses à déchiffrer, relire et inventer, quand ils rallongent ou racourcissent. Bien plus qu’une banale marguerite à effeuiller, qu’une lubie de coudre ou d’en découdre, ou qu’une brusque envie de vent d’été dans les chaumières de ce monde R&Bee-isé.
Il y a tellement de niches à faire aux coins des rues pas tous proprets, au moins pour ceux ornés comme au vieux temps des friches, gribouillés à la hâte, qui nous font réfléchir au temps qu’il fait. Tellement à baliser d’espaces pas encore bardés de palissades, pour surligner ces runes de rue qu’on trouve encore, qui torsadent les fils du temps et du réel, qui forcent le trait.
Une ligne tracée, à quoi ça tient. À quoi revient un mur qui tombe, par pans entiers sous le vent de l’Histoire, ou bien parce qu’il s’est pris sur la tête une bombe ? À quoi tiennent un marché, un mur porteurs ? Il fût un temps pas si lointain où le ciel de Berlin voyait passer des funambules épris de liberté qui cherchaient la frontière entre terre et ciel, à défaut de celle entre l’Est et l’Ouest.
Aujourd’hui nous en sommes au passé accompli. Les merles sifflent encore, annonçant la saison des pommes. Mais ils se posent peu, les volatiles. Trop de béton pour eux. Alors ils reviendront quand les maisons seront finies. C’est ça qu’il faut, qu’ils zieutent la folie des hommes, ces oiseaux libres. À défaut de s’y retrouver tels les passants de nos quartiers prisés, qui veulent voir en vrai tous les palais des Larmes ou les Points-chèque de Charlie.
Préparez vous au grand effeuillage d'automne. Nous vous souhaitons, par le livre et le rire, la plus inattendue des fins d'années !
© pq 2016
C'est un écheveau de rues longtemps méconnu du Berlin policé et lissé, désormais parcouru de Segway™ et calèches aux tarifs horaires princiers, que banquent volontiers les touristes en goguette.
L'histoire y est passée et repassée. C'est le Berlin de Brecht et Tucholsky. Du dôme de la synagogue mauresque finalisé en 1866 d'après les plans d'Eduard Knoblauch, saccagée, profanée, détruite en 1945, puis reconstruite.
Mais aussi le Berlin dont nous sommes au plus près, celui du Tacheles, ancien grand magasin devenu haut-lieu de la culture constestataire, que les édiles d'ici ont eu le mauvais goût de murer il y a plusieurs automnes, sans que personne n'ai pu y pénétrer depuis.
Sont-ils si importants que ça ceux qui spéculent sur l'oubli ? Croient-ils qu'on peut d'un claquement de doigts, combler des vides ?
La rentrée littéraire dûment sélectionnée que nous vous proposons, foisonnante comme il se doit, fait bien mieux que remplir des trous.
Du roman de Boualem Sansal, 2084, décrivant une société cauchemardesque et totalitaire inspirée d'Orwell, à celui de Delphine De Vigan, D'après une histoire vraie, narrant le tête-à-tête trépidant d'une auteure harcelée par sa meilleure lectrice, il y aura de quoi lire.
Sans oublier l'inépuisable acuité de Sorj Chalandon, échographiant dans Profession du père l'arrière-cuisine de bons Français accommodant leurs restes de pétainisme grégaire, d'anti-gaullisme forcené, d'éloge du colonialisme et autre forfanterie borgne.
Le libraire de proximité n'aime rien tant qu'écrire le livre des mémoires vivaces. Pour le cœur et les yeux des passants d'un quartier, les tables de ses nouveautés sont les tables d'orientation, au jour le jour, d'une certaine idée de la culture et la littérature. Toutes choses dont ZADIG a pris de la graine, depuis 12 ans déjà.
© pq 2015
« Vive l'Anarchie », avaient écrit de facétieux pieds-nickelés francophones au pinceau blanc, en haut à gauche de la porte de Brandebourg, juste après cette fameuse chute du Mur que nous commémorons, vers 1990 et quelques.
La question d'aujourd'hui est de savoir si les anges qui captent nos pensées du Der Himmel über Berlin / Les ailes du désir de Wim Wenders auraient eu l'oreille absolue, en cette fin des années 2010.
Avec des smartphones qui grésillent en même temps que les pensées divaguent, avons-nous bien le temps de repenser l'Histoire, voire même la petite histoire ?
L'art d'oublier le déplaisir de John Cowper Powys ou Si une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino exprimaient comme livres un certain art du titre à rallonge qui n'est pas sans rappeler le roman de Jean-Paul Dubois (le prix Goncourt de 2019), dont l'action se déroule à Montréal aux abords d'une prison où est incarcéré le personnage central.
Sommes-nous en transit, comme les protagonistes berlinois du 9 novembre 1989, dont la destinée s'est ouverte par la grâce de deux simples mots, ab sofort / dès maintenant, prononcés par inadvertance sous le feu des médias, qui influèrent sur un politicien en fin de course ?
Vive la magie des mots, et un bien bel automne à toutes et tous !
La rentrée littéraire a ceci d'une sympathique période qui veut que non content que chaque livre trouve son lecteur, le contraire d'un contraire puisse faire la joie d'un vidéo-tubeur en ligne ou d'une rubrique de magazine dictant comment et quoi se mettre... La lectrice avisée, le lecteur exigeant ne s'en laissent heureusement pas tant conter. Mais comment déjouer cette dictature imagière ? Quels modèles la jeunesse peut-elle revendiquer ? Vu que les stars des lettres d'aujourd'hui auront bientôt — si elles n'y prennent garde — des trognes d'ancien temps que certains rois du monde arborent sans vergogne, convoquons deux visages d'Europe qui ne firent aucune concession aux miroirs de leur siècle.
Simone Weil et Georges Orwell combattirent dans le camp républicain durant la guerre d'Espagne, et décédèrent en Angleterre, chacun de leur côté, sans jamais se croiser. Vous avez dit Brexit ?...
Ils furent des intellectuels hors des normes et des modes, soucieux du droit des faibles contre toute oppression, qu'elle soit bureaucratique, bigote ou financière.
Tous deux nous ont légué qu'il n'est pas de littérature à laquelle ne préside une épopée d'idées.
Souhaitons-nous d'emboîter le pas, mieux que jamais pour cette nouvelle année, aux esprits libres qui ne cessèrent de vivre sans entraves, et s'indigner.
Une belle et productive année de reconquête, à toutes et tous !
Il en est de certains auteurs du siècle dernier, mégot vissé aux lèvres et pose de héros de la voltige, comme des vieilleries aux angles un peu noircis qu’on a perdu l’habitude de regarder. Car ça vous a des airs de portrait craché d’une époque, des poses comme ça.
Il faut imaginer André Malraux aux cheveux frisottés franchissant une porte. Comme un jeune dans le vent qui serait venu acheter des livres dans un vrai magasin avec une porte qui grince, pour peu que personne n’ait pensé à la graisser. Curieux de bons vrais gros volumes témoignant d’un monde toujours plus vaste, et de continents de nouvelles idées que les répertoires du réseau internet jamais n’auront loisir d’inventorier...
Sous le nom d’Écrits farfelus, recueil publié par Folio-Gallimard en 2012, trois textes de jeunesse du jeune Malraux, Lunes de papier, Écrit pour une idole à trompe et Royaume-farfelu forment un bestiaire inattendu des années 1920 où l'on croise la Mort en smoking et des kangourous à ailettes.
« Nous vivons une époque à ce point possédée par les démons que bientôt nous ne pourrons faire d'oeuvres bonnes et justes que sous le sceau du plus grand secret, comme s'il s'agissait d'illégalités », disait Kafka. « Il y a un mot en Afrique du Sud – Ubuntu – qui vient de Mandela et signifie que nous sommes tous unis par des liens invisibles, que l'humanité repose sur un même fondement, que nous ne nous réalisons qu'en donnant aux autres et en veillant à leurs besoins », dit Obama. Dans un Berlin psycho-imaginiste, Obama lit Kafka et même, parfois, Kafka ressemble à Obama !
Les plus belles lectures sont chez ZADIG. Des plus beaux livres de tous les temps - que souhaite dénicher et proposer tout libraire de proximité - à d'autres merveilles pour tous les goûts, comme ces sacs en toile à l'effigie de Proust, Topor, Colette, Rimbaud, confectionnés spécialement par Karibou, et autres jeux de l'ours concoctés par Benjamin Chaud.
Chez ZADIG, certains sont abonnés à une carte de fidélité, les clients comme les auteurs.
Christophe Manon, primo-romancier des éditions Verdier et habitant de l'Est parisien, a imprimé le 14 novembre dernier sa marque, fidèle à son flamboyant titre de roman, « Extrêmes et lumineux », livre-photogramme dont nous vous avons proposé la lecture pour ces fêtes.
Frédéric Metz, figure nouvelle de la pensée franco-allemande, poète-philosophe et biographe de Georg Büchner, a orchestré une lecture interactive le 12 décembre, dont nos invités gardent trace.
Mais n'oublions pas les enfants, auxquels notre sélection de livres d'éducation et de divertissement est dédiée, bandes dessinées, romans graphiques et cocasseries illustrées, parfois sérieuses, parfois rêveuses...
Nous vous souhaitons le plus beau des printemps !
Révoltés de voir le somptueux désert de l'Ouest défiguré par les grandes firmes industrielles, quatre insoumis décident d'entrer en lutte contre la “Machine”. Un vétéran du Vietnam accro à la bière et aux armes à feu, un chirurgien incendiaire entre deux âges, sa superbe maîtresse et un mormon nostalgique et polygame commencent à détruire ponts, routes et voies ferrées qui balafrent le désert. Armés de simples clefs à molette — et de quelques bâtons de dynamite — ils doivent affronter les représentants de l'ordre et de la morale lancés à leur poursuite. Commence alors une longue traque dans le désert.
Dénonciation cinglante du monde industriel, hommage à la nature et hymne à la désobéissance civile, Le Gang de la clef à molette, écrit par Edward Abbey, pionnier de l'écologie radicale qui a passé sa vie à combattre les saccageurs de la nature, est un livre subversif à la verve tragi-comique sans égale. Grand roman épique de l'Ouest américain paru aux éditions Gallmeister en 2013 dans une nouvelle traduction détonante illustrée par le grand Robert Crumb, il a été vendu à deux millions d'exemplaires depuis sa parution au milieu des années 1970.
Comme d'autres polars universels de qualité finement sélectionnés trônant chez nous, nous avons fait bénéficier à nos lecteur·ice·s, pour l’acquérir, d'un prix de promotion spécial.
Après la valse à mille temps des fêtes de fin d'années où l'on vit les bandeaux apposés sur les livres virevolter, faisant passer parfois avec bonheur notre littérateur favori du rang d'auteur-phare à celui grandement convoité d'auteur primé, voici 2015 qui s'annonce. Il y a un Houellebecq nouveau qui fait jaser la morne plaine sociologico-médiatique à raison ou à tort. Mais aussi d'autres vrais bijoux incontestés, comme le récit d'une arrivée à Berlin à la Chute du Mur par Wilfried N'Sondé, Berlinoise, tous deux parus simultanément le 7 janvier dernier... Le libraire de proximité, qui n'a pas sa langue dans sa poche, a pour ambition de contrebalancer la valse des étiquettes annoncées. Aussi, dans une démarche inaugurée en 2014, sera estampillé du bandeau clef à molette 2015 celui de ces livres-là (et quelques autres) ayant déjoué tous les pronostics, tant par sa bonne fortune que son insuccès.
Comme le suggère Nathalie Quintane dans son recueil paru aux éditions de la Fabrique, postés que nous sommes en plein milieu de décennie, allons-nous enfin parler d'Années 10 définitivement engagées ?
Illustration © Crumb
Le futur est aux portes. Le Monde d’hier, ce grand titre de Zweig, ne résonne pas tant comme la rengaine d’un écroulement, mais plutôt le message subliminal de toute une époque. Dans les bribes printanières nimbées de promesses de Lumières, les rues de Berlin-Mitte résonnent du bruit des marteaux. De l’héroïsme au cœur des citadins, réclamait Baudelaire. Mais les plans de reconstruction voulus par les édiles d’aujourd’hui n’ont pas comme premier souci la populace et ses futiles aspirations, ses arbres et ses écoles, ses terrains de jeux et ses salles communales. Point n’est question de raisonnements de l’ancien temps, bavards comme des livres. C’est d’investissement d’avenir qu’il s’agit, d’enfin lotir les trous de bombes avec de vrais projets pensés, de-ci de-là décorés de street art, gage de la jeunesse d’esprit du promoteur. Et conçus pour durer, avec de vrais gentils consommateurs dedans qui ont choisi le bon forfait illimité, celui qui leur donne le droit de déambuler, une glace dans une main et un IPhone dans l’autre... Mais ces fameux livres en papier qui ont tant fait parler, qui pallient aux trous de mémoire, qui comblent les appels du vide et pèsent plus sur un cerveau qu‘une projection de rentabilité au mètre carré, ce ne sont pas des projets virtuels. Ils brûlent plus ou moins lentement, servant de combustible aux époques troublées, mais puis alors, qu’égrènent-ils comme châtiment, qui froissent-ils ? Personne. Joyeux beaux jours à vous toutes et tous, cernés de livres aventuriers !
L’été arrive et les flocons de pollen de peupliers qui tourneboulent nos rues se mêlent aux aigrettes de pissenlit, rappelant la rousse Semeuse au profil de médaille et ses gauloiseries... Mais où sont donc les neiges de janvier ? Nos paysages réels ou intellectuels ne cessent de changer, toujours autres et pareils. Berlin reste Berlin dans les fracas du monde.
Ce mois de juin, inauguré très fort par Siham Bouhlal et sa poésie incarnée, verra nos rayons et nos tables plus que jamais dressés face à l'adversité des choses : le Maghreb francophone a pris place chez nous, porteur de cet Amour bilingue évoqué par le romancier marocain Abdelkébir Khatibi, et si bellement défendu par les Berlinois de l'association Yedd.
L’écrivain allemand de renom Christoph Hein, originaire de RDA et traducteur des œuvres de Racine et Molière, nous honorera de sa visite le 25 juin, en compagnie de son éditeur Anne-Marie Métailié et de sa traductrice Nicole Bary, pour nous présenter « Frau Paula Trousseau » dite « Paula T, une femme allemande », son nouveau livre paru cette année.
Suivant le modèle de Eloisa Cartonera, coopérative de micro-édition de Buenos Aires née de la crise argentine de 2001, le collectif PapperLaPapp vous offrira chez nous, dans le courant de l’été, la possibilité de produire votre propre livre, sur la base de textes de poètes contemporains berlinois, relié entre deux bouts de cartons, sur des tables posées dans la rue...
Que le Berliner Luft, plus que jamais, aiguise nos pensées !
Dis-moi Voltaire, de 2010 où nous sommes postés, pas encore trop subi de discours éculés sur le sacro-saint devenir du livre. Nous ne vendons toujours pas plus Richard Millet et Renaud Camus. Mais Claude Lanzmann et J.M.G. Le Clézio, Marie Ndiaye et Yannick Haenel, pour sûr. Pas encore eu de « Yes we can » à décorner les bœufs, ni d’envolée lyrique sur les tendances de l’auto-fiction dernier cri. L’automne dernier, Jean-Charles Massera et Nicolas Dumontheuil – auteurs de la diversité maison - faisaient guincher, grincer et gondoler les fondamentaux bien français. Tandis qu’ici-même à Berlin, Karibou nous a gratifié de tee-shirts à l’effigie de Rimbaud et Topor, noblesse oblige. Alors, ô gué, l’an 10 ! Poètes, vos papiers ! C’est Ludovic Bablon, jeune pousse francophone, qui ouvrira le bal de nos lectures en février. Le Printemps des poètes fera une nocturne le 9 mars dans les locaux de l’Institut français de Berlin, avec prolongation chez Zadig le lendemain 10 mars, orchestrée par Cosima Weiter (poètesse française) et Marcello Silvio Busato (batteur/percussionniste italien). Tandis qu'en nos murs s'étoffera plus encore l'offre en BD et monographies de haute qualité issues de la production francophone... Alors, ces cocoricos de marchands de livre ? Et cette identité, tu nous la fais, Voltaire... ? Peut-être en souvenir du temps où tu étais sur des billets... ? C’est un James Baldwin né au Congo et élevé en Seine-et-Marne, auteur d’ici, qui poursuivra les hostilités : Le silence des esprits (éditions Actes Sud) de Wilfried N’Sondé sera lu en public, autre temps fort de ce début d’année. Avec We are l’Europe scandé en cœur, la confrérie des éditions Verticales et Jean-Charles Massera nous rendront fous du printemps, à n’en pas douter. Et l’invité surprise, vous me direz ? Il ne manquera pas de se manifester. Car c’est vous, chers lecteurs ! Il n’est d’aucune tribu, d’aucun drapeau, d’aucune couleur... Nous vous souhaitons un bon hiver de citoyen du monde !
La tentation est grande (nous l’avons déjà exprimée ici) d’accorder aux quatre saisons mille vertus livresques : printemps des poètes, lectures d’été, automnes littéraires, Beaux-livres d’hiver... Peut-être est-ce un hommage aux arbres ? Les cieux d’ici nous inclinent plutôt à effeuiller les dictionnaires d’idées reçues deux fois par ans. Que raconter de cette belle saison passée, les frimas approchant ? I have a dream... quand je rentre dans une librairie nous a rappelé Jean-Charles Massera au mois de juin. Berlin finde ich geil nous a asséné Wilfried N’Sondé quelques semaines après. En promeneuse avertie, Cécile Wajsbrot a prolongé en octobre son adresse au dieu de l’histoire et du temps. Le cycle de lecture Ici Berlin ainsi initié se prolonge en novembre avec la venue d’Hélène Bezençon dont le récit « Mémoire pendant les travaux » sera présenté en allemand et français, sujet oblige : le récit d’un choc narratif issu d’une errance dans le Berlin d’aujourd’hui. À deux reprises, avec en juillet les artistes algérois de l’association Yedd et en septembre la deuxième édition de notre repas de quartier citoyen « Rue des lignes », nous avons tenté de donner un tempo à cette ville où il fait bon lire et vivre. Nous clôturerons en beauté cette saison berlinoise avec un hors-série consacré à deux invités emblématiques de l'édition indépendante parisienne : Patricia Farazzi, traductrice et auteure, et Michel Valensi, des Éditions de l’éclat...
"L’éternité est sûrement retrouvée, puisque, comme toujours, la mer est mêlée au soleil. Le monde n’a pas disparu, mais on dirait qu’il a été retourné pour reprendre son cours céleste. Tout est maintenant immédiat, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte. Plus de sept milliards d’humains genrés poursuivent leur existence somnambulique. Rien à voir avec un jugement dernier, la notion de jugement a été effacée en route. Tout est détruit, mais rien ne l’est." Ph. Sollers, extrait de Graal, 03/2022
Photo Philippe Sollers © Sophie Zhang
Même si ce n'est rien de grave − moins grave en tout les cas que le fait qu'elle soit décédée −, sachez, gentes dames et gents damoiseaux, que l'auteure des Frustrés et d’Agrippine avait un nom que la plupart des gens ont toujours prononcé de manière gourde.
Haut les cœurs donc. Nous sommes tenus − pour rendre hommage à celle qui fut la plus géniale des poétesses du dessin populaire d’Europe et de Navarre − de crier fort en direction des cieux : Claire BREU-TÉ-CHER ! Mais oui bande de mioches masculinistes, on se concentre un peu. Car il n’y a pas d’accent aigu sur la première syllabe de son nom, crénom de Dieu.
Sonnez trompettes ! Claire Bretécher a su décrire mieux que personne les Dames du temps jadis et d’aujourd'hui en butte à leurs contradictions, mais aussi la sempiternelle déraison adolescente, ainsi que la mâle tentative d’être au monde, irréversiblement pathétique. Le tout d’une manière gouailleuse, rebelle et forte. N’en jetons plus, lisons ses livres ! Elle vient d'un trou perdu qui nous est cher, car quel qu’en soit le nom, c’est d’une très ancestrale vieille province universelle qu’elle parlait. Celle des beaux esprits libres et voyageurs, des Rabelais, Jarry et autres scolopendres aimant les grabouillis.

Natif d'Alsace et décédé à Cork (Irlande) en février 2019, il était une figure franco-allemande de la satire, l'art et l'humour. Amis pas si lointains du Till l'Espiègle de De Coster et du vagabond Knulp d'Hermann Hesse, ses héros de papier avaient pour nom Zéralda, Crictor ou bien les Trois brigands. Un grand sachem, un mohican de la contre-culture européenne nous a quittés. Un apache du Vieux Continent, comme ceux qu'on affectionne ici très posément !
Son affiche "Black Power/White Power" est devenue l’une de ses images politiques et satiriques les plus célèbres, conçue à l’origine pour la couverture de la revue new-yorkaise Monocle, puis publiée sous forme d’affiche. Le thème du ségrégationnisme racial était des plus brûlants au cœur des années 1960. Il l'a traité avec audace en posant la question de la responsabilité de chaque camp : représentant un homme noir et un homme blanc placés tête-bêche comme sur une carte à jouer qui s’entre-dévorent. L’emploi de la couleur brune mise en contraste avec du blanc et du noir, ainsi que le graphisme simplifié au trait épais accentuent la dramatisation de la scène. Sur fond de renforcement du conflit opposant les États-Unis aux forces du Vietnam et de l'embrasement des ghettos de Newark et Détroit, le grand Tomi, future star du dessin jeunesse, fit alors montre avec courage d'une certaine malice européenne vis-à-vis des fureurs du temps.
© Extrait du Géant de Zéralda, L'école des loisirs, 1982.
© Black Power/White Power, affiche contre le ségrégationnisme racial, 1967. (Musée Tomi Ungerer de Strasbourg)
Avec Idiotie* sa dernière œuvre, Pierre Guyotat a poursuivi une veine romanesque débutée en 2007 avec le récit Formation, et prolongée en 2010 avec Arrière-fond. Après les premières années, l’âge d’homme ; l’âge moins de la raison que de la sécession et de l’engendrement de la vie aux abois par la semence de l’écriture. Au cœur du récit, ce « crime originel de la conquête », celui de l’Algérie, en l’occurrence ici. « Tous les régimes du dix-neuvième siècle en France, ajoute le narrateur, trempent dans ce sang de la conquête de l’Algérie, dernier legs de la royauté bourbonienne, branche aînée. » Mais avant d’être mobilisé, l’adolescent de 18 ans fugue à Paris, et vit de petits boulots de coursier. Le vol d’une somme prélevée du butin familial rongera sa conscience, comme celui de pommes et de poires avait rongé celle de Saint-Augustin ou de Rousseau. Avant de convoquer dans les scènes imaginaires de l’écriture ses « figures de bordel », l’adolescent s’identifie à des lambeaux de sa mémoire biblique : à Athalie, reine de Juda, apostate du Dieu unique, adepte de Baal. Au reniement de Pierre, à Joseph vendu par ses frères en lequel le poète voit l’un de ses semblables. Une poétique s’écrit, qui oscille entre observation farouche du monde tel qu’il se décompose et désir secret de l’anéantissement du martyr : « ainsi, dans l’oeuvre que je fais, ai-je toujours balancé entre la distanciation et l’immédiateté : entre spectateur, témoin interdit de cri et supplicié », écrit-il dans la dernière partie « Exode ». Le récit s’ouvre d’ailleurs sur l’évocation d’une « fille à poux », prétexte à poser les jalons d’une esthétique de l’impur – « Rien n’est pur » écrit ailleurs l’auteur – de la souveraineté même de l’immondice et du déchet. Esthétique de la subversion qui rappelle bien plutôt Genet que Bataille, dans cette tentative sainte d’élever le rebut au rang même du sublime : « se lancer dans le sale, l’approcher, le toucher, le traiter, vivre enfin comme un homme passe par ce contact, ce ‘partage’ de la misère, les saints s’y sont sanctifiés, ainsi devrai-je, de quelle façon ? y confronter mon goût du net, de l’ordre ».
De Rimbaud lui vient sans doute le goût suave de l’affranchissement, mais c’est de Faulkner dont le jeune mobilisé reçoit un exemplaire que lui naît une illumination soudaine : « c’est de la bête que je dois faire une oeuvre, de l’idiot qui parle, du “rien” […], par l’idiot, détruire l’humanisme, comprendre le monstre politique ou de camp ». Les traces de l’avilissement sont partout, si on les cherche bien. Au détour de l’un de ses voyages le menant à Paris, une notation suffit à mettre en perspective le présent : « ici vit caché un homme qui, jeune, a vendu un maquis d’adolescents polonais communistes que les Allemands ont massacré dans une clairière. » La veulerie et la trahison sont partout dans cette Algérie qui sera, pour Guyotat, la blessure intime ayant initié ses tous premiers textes Tombeau pour 500 000 soldats ; Éden, Éden, Éden. Une étrange innocence irrigue chaque notation, ponctuée le plus souvent par des interrogations désarmantes. Car l’énigme reste entière qui voit un homme torturer l’un de ses frères ou plonger son sexe dans la fente chaude d’un animal ou d’une femme : « perpétrer ce viol sans fin de la chair de quoi se nourrit la vie ». « Une rafale vers la mer, qui bute qui ? » et pour quoi ?
Il n’est sans doute pas anodin que Guyotat se soit lancé, à côté d’œuvres plus polyphoniques, dans le récit de formation. Mais celle de l’écriture, du texte : ni de la vie ni du monde, encore moins de ses valeurs. Comme dans la physique épicurienne, la prose décline en parcelles d’atomes et se fait texte. Transformation à l’œuvre dans l’écriture, mais au cœur de ce que, par paresse, nous appelons encore l’identité ; là où il n’y a que morcellement, déflagration : « Se penser ainsi fragmenté, dans un monde périssable, Terre, Soleil, astres, mais comment penser le péri ? Toute pensée ne mène-t-elle pas à la mort, une concentration idéale à la déraison ? »
Olivier Rachet
(*) Grasset 2018 : Prix Médicis, prix de la langue française, prix spécial du jury Femina.
Texte paru dans l'édition N°8 des Cahiers de Tinbad (novembre 2019).
Dessin de Pierre Guyotat illustrant cet article : © Leo Scheer
Il y a dix ans tout juste, sous l'intitulé d'événement THANX 4 NOTHING, il faisait un passage à la galerie berlinoise Jordan-Seydoux et en a laissé quelques traces, croisant entres autres des figures d'ici comme KaCoSónia.
Né en 1936 à New York et décédé en octobre dernier, John Giorno savait déjà à 14 ans qu’il voulait être poète.
Plus tard il a noué des amitiés fécondes avec les poètes beat et les artistes du Pop Art et participé activement à la scène underground new yorkaise des années 60.
Pionnier de la Live Poetry, il était animé par le désir de libérer la poésie du cadre rigide du livre. Il expérimenta ainsi toutes les formes possibles de communication de son art : installations sonores, disques, téléphone (Dial-a-poem, 1968).
Ses Poems Prints participaient de cette idée : communiquer au plus grand nombre sa poésie, un mélange explosif de quotidien, de queer sex et de spiritualité.
Un modèle de poésie vraie, auquel la fine équipe de nos vénérables quartiers se doit de rendre hommage !
Photo © Galerie Jordan-Seydoux, 2009
In die lange und mittlerweile altehrwürdige Reihe der Erotica „Made in France“ gehört auch die seit 2010 drei Mal jährlich erscheinende Pariser Zeitschrift Edwarda. Der Name des Magazins ist eine Reverenz an niemand geringeren als Georges Bataille und dessen Erzählung „Madame Edwarda“. Die Macher der Zeitschrift stellen ihr Projekt also bewusst in eine literarische wie intellektuelle Linie, gehen doch in Batailles Werk Philosophie und Erotik eine besonders spannungsgeladene Mischung ein. Erotik erscheint in seinem Werk weniger als eine Quelle von Genuss und Freude, denn als eine irritierende Sinnlosigkeit, als ein großes Fragezeichen ohne Antwort. Die erotische Erfahrung ermöglicht dem Menschen das vollständige Aufgehen im Hier und Jetzt, wenn auch unter der Gefahr des Selbstverlusts. Gegen den trüben Alltag von Sinn und Nutzen stellt er das triumphierende, blitz-artige Verschwinden im „kleinen Tod“ der erotischen Ekstase. Batailles „Madame Edwarda“ nimmt z.B. den Körper einer Pariser Hure als Folie für die Obszönität Gottes – Bataille schreckte vor der Verbindung von Pornographie und Theologie nicht zurück. Wenn eine Zeitschrift sich einen solchen, nicht gerade simplen Gedankenansatz quasi auf ihre Fahnen schreibt, darf man mit Recht gespannt sein.
Edwarda versteht sich dabei als Kreuzungspunkt zwischen Photographie und Literatur. Beim Durchblättern wird der Betrachter feststellen, dass sich Bild und Text quantitativ ungefähr die Waage halten. Jede Ausgabe umkreist und durchleuchtet ein bestimmtes, allgemein gehaltenes Überthema (beispielsweise „Fatalement“ oder „Précision“ für die beiden zuletzt erschienenen Ausgaben).
Die Photographien kreisen fast ausschließlich um den weiblichen Körper. Doch unterscheidet sich die Inszenierung bei näherem Hinsehen deutlich von den üblichen Machwerken einschlägiger Printmedien. Sam Guelimi etwa versteht es, die Modelle gleichzeitig respektvoll und chic in Szene zu setzen. Frei nach Bataille wird der Frauenkörper in diesen Inszenierungen vor allem als ein anziehendes, aber gefährlich wirkendes Geheimnis präsentiert, wobei Entschleierung das Geheimnis nur noch mehr zu verstärken scheint. Erotik als schönes, ernstes Spiel am Rande zur Morbidität, fernab vom Mainstream-Hedonismus. Allein die an die Models gerichteten Fragebögen erinnern an die entsprechende Rubrik vieler Herrenmagazine.
Photographie und Text hängen meist nur durch das für jede Ausgabe spezifische Überthema zusammen. Der Textteil wird dabei fast gänzlich von zeitgenössischen Autoren bestritten. Geboten werden etwa, um nur einige bekanntere Namen zu nennen, Schriftsteller wie Phillippe Sollers oder Yannick Haenel. Jeder Ausgabe sind darüber hinaus aber auch einige Zitate oder Ausschnitte von älteren, klassischen Autoren beigegeben. Die Bandbreite der Beiträge oszilliert zwischen erotischen Miniaturen, Erzählungen oder Phantasien bis hin zu eher essayistisch oder gar (auto-)biographisch gestimmten Betrachtungen. Entweder wird erotisches Fühlen, Erleben oder Phantasieren literarisch bzw. poetisch umspielt Erotik erscheint dann vor allem als ein rein literarisches Sujet und Spiel, das exakt und elegant behandelt wird, oder aber es wird versucht, den existenziellen Aspekt der menschlichen Erotik herauszuarbeiten. Batailles Konzeption von Erotik, in der Ekstase, Schrecken und Tod aufs engste zusammengehören, ist eine wichtige, aber auch nur eine mögliche Inspirationsquelle.
Die Edwarda des 21. Jahrhunderts ist stärker dem savoir aimer als dem Bataille’schen Exzess verpflichtet, alles in allem eher raffiniert als radikal. Leidenschaften, Begehren und Lüste sind zwar auch hier der Ausgangspunkt für die Frage, wie es dem Menschen möglich sei, über seine Sinnlichkeit zu einer Wahrheit zu gelangen, die nicht bedingt ist vom alltäglichen Diskurs der Gesellschaft und vor allem der Medien. Erotik und Intellekt werden hierbei untrennbar miteinander verquickt, wobei erstere eine Art Dynamit zu sein scheint: verlockend und gefährlich zugleich. Die bataille’schen Gedankengänge erscheinen bei Edwarda jedoch mehr als eine besondere Zugabe für das erotische Spiel, eben als Stimulans für Phantasie und Intellekt. Nicht wenige Beiträge nähern sich in ihrer Art eher den Erotica eines Louÿs, Apollinaire oder auch Mandiargues an. Es ist dieser Ansatz, der die Zeitschrift ausmacht: die verschiedensten Ansätze erotischen Schreibens zuzulassen.
Freunde der Aktphotographie und der erotischen Literatur werden an dieser Zeitschrift ihre Freude haben, verbirgt sich doch so manches Kleinod zwischen ihren Seiten. Und selbst wer die Photographien zu stark vom ätherischen chic parisien befallen findet, kann sich auf die Qualität der Texte verlassen. Gerade in deutschsprachigen Gefilden, wo seit der Josefine Mutzenbacher in diesem Genre eher wenig vorgefallen ist, wirkt der stark intellektualisierte Ansatz Edwardas umso interessanter, verfällt er erfreulicherweise nicht in verkrampften Akademismus. Bemerkenswert ist nämlich die stilistische Souveränität und Leichtigkeit, mit der Erotik hier als Thema abgehandelt wird, ohne in Pathos, Süßlichkeit oder gar Vulgarität abzugleiten.
Offen bleiben muss allerdings die nicht uninteressante Frage, die sich vielleicht bei einigen einstellen wird: Ob Bataille persönlich sich wohl in die Liste der Abonnenten eingetragen hätte...?
Viktor Landenberger
« Jamais eu l’impression de vous être fait avoir ? » — à en croire Johnny Rotten, cette question, par lui proférée lors de l’ultime concert des Sex Pistols, n’était pas tant un sarcasme adressé au public que l’expression de son propre ressentiment vis-à-vis de son manager et Pygmalion, Malcolm McLaren. Aux funérailles de ce dernier, le 22 avril 2010, une lettre du guitariste Steve Jones (lue par le propre fils de McLaren et Vivienne Westwood !) rappelait sur un ton plus complice cette version de la saga des Pistols : « Cher Malcolm, as-tu pris l’argent avec toi ? Est-ce qu’il est dans le cercueil ? » Et quiconque a connu les années post-punk de se souvenir que Malcolm McLaren a été un temps, avec Yoko Ono, l’une des figures les plus décriées de la culture pop. Univers mercantile, factice, auquel McLaren, artisan autoproclamé de la « grande escroquerie du rock’n’roll », avait donné l’occasion, suprême paradoxe, de se racheter une virginité. Le méchant, c’était lui. Le punk était devenu l’alibi d’une industrie musicale régénérée, facteur de développement durable. Si McLaren avait fait de l’argent, il était, surtout, coupable de l’avoir dit. Désormais il était libre de s’occuper de choses qui alors n’intéressaient personne. Comme le hip-hop (dès 1983, avec son album solo Duck Rock). Hugh Cornwell, ex-Stranglers peu soucieux d’orthodoxie punk, écrit dans son autobiographie avoir toujours eu plaisir à croiser McLaren, celui-ci n’étant jamais à cours de choses passionnantes à raconter.
Passionnant et passionné, brillant causeur demeuré jusqu’au bout à l’écoute des autres et tout particulièrement des jeunes, tel est aussi le portrait que la journaliste franco-britannique Claudia Bear dresse du parrain de sa fille. Avec Berlin et Paris parmi ses principaux ports d’attache, McLaren offrait les dernières années l’image d’un authentique bourgeois bohème (la plupart de nos figures publiques ne sont pas pauvres, eh oui !), féru de cuisine bio, doublé d’un excentrique dans la grande tradition britannique qui passait des nuits dans les clubs vêtu, allez savoir pourquoi, d’un pull en mohair rose. Alors, escroc ou bobo ? Profiteur ou vrai anarchiste ? Manipulateur ou candide ? Né dans un milieu favorisé, voire aristocratique, allergique à l’autorité et en même temps remarquable organisateur, ses contradictions étaient celles mêmes que la critique sociale la plus radicale dévoile dans l’immédiat sans les résoudre, car pour cela il faudrait TOUT changer. Une conclusion à laquelle ne cesse d’aboutir Greil Marcus au fil des 500 et quelques pages de son maître livre Lipstick Traces, ce qui explique sans doute qu’il puisse y être si souvent question de McLaren sans qu’y soit formulé à son propos le moindre jugement positif ou négatif. McLaren au début des années 70 aspirait à diffuser en Grande-Bretagne les écrits et théories de Guy Debord. Intention louable. Il vendait dans sa boutique des tee-shirts Mai 68. Là, on ne peut plus nier qu’il voyait loin. Au même moment, son partner in crime Jamie Reid collait dans un magasin des stickers faisant état d’une liquidation massive avant « l’effondrement programmé du capitalisme monopolistique et l’épuisement des ressources naturelles ». Le même Jamie Reid, en 77, allait balafrer l’effigie de la reine de sa fameuse épingle à nourrice. Pour le meilleur et pour le pire, rappelle Greil Marcus, Malcolm McLaren aura constitué le trait d’union entre la critique situationniste — pointue, exigeante, sans concession — et la culture soi disant « populaire » — en réalité marchandisée, brièvement réappropriable par le biais du détournement. Il a fait ce qu’il pouvait. Dit ce qu’il avait à dire. Non sans roublardise et pourtant, en un sens, avec une certaine modestie. Cette modestie qui fait dire à un personnage de Tchekhov à la fin d’Oncle Vania : « Que faire ? Il faut bien vivre ! »
Frédéric Moulin
Mentionnez autour de vous à Berlin le Ramones Museum, on vous répondra sans doute : « Ah oui, c’est le musée qui est installé dans l’appart d’un type ! » Ce n’est pas, ou plus tout à fait vrai. L’aspect intime pourtant demeure : l’espace d’exposition, à une volée de marches du Café Mania, où sont délivrés les billets, s’élève ensuite par paliers successifs, du côté gauche, jusqu’à un toit en soupente. Encore quelques pas et il devient difficile, puis impossible de s’y tenir debout. Là on feuillette des magazines et fanzines punks vautré à même le parquet de bois blanc, tel le proverbial ado rebelle réfugié au grenier de la maison familiale, lire : pavillon de banlieue : aperçu plus ou moins romantique d’une Amérique profonde dont on ne sait si les Ramones en sont l’expression ou la négation. Cette soupente, pour tout dire, n’est pas non plus sans rappeler ces églises clandestines qu’on fait visiter à Amsterdam, ces greniers où les catholiques hollandais, après la victoire protestante, s’assemblaient pour pratiquer leur religion. Rien que de très normal à cela. Car d’une part Berlin, orpheline de trop de monuments, ne peut qu’avoir l’usage d’une nouvelle cathédrale ; et d’autre part les Ramones méritent mille fois qu’on leur rende UN CULTE parce qu’ils sont, sachez-le, ni plus ni moins que d’authentiques SAINTS… Mais si. Heureux les simples. Le Royaume des cieux leur appartient, Gabba Gabba Hey… D’où les reliques, incluant jusqu’à une paire de Converse, d’où les innombrables déclinaisons d’une même icône quadri-phallique au hiératisme presque médiéval (les visages et même les prénoms — Joey, Johhny,
Dee Dee, Tommy, Marky, Richie, CJ — changent, sans altérer la permanence de l’Idée) qui tapissent la salle. Ici c’est encore autre chose : une énorme photo de Johnny Ramone, très cool, la guitare en bandoulière, canette à la main, enseignant au chanteur puceau des Sex Pistols : « Regarde les oiseaux, mec, est-ce qu’ils ont besoin de taffer ? », l’autre en face crispé, pas dupe, peut-être déçu par ses héros qu’il devine en bons yankees plus bosseurs que des moines cisterciens, version ordre militaire : armures cuir, jean troué en guise de bure. On l’imagine assez, le Johnny Rotten, Antéchrist matérialiste dialectique (futur auteur de : This Is Not A Love Song, très dialectique ça !), grincer imperceptiblement entre ses dents pourries, lorgnant, accroché un peu plus loin sur le mur, le célèbre cliché des Ramones dans un wagon de métro new-yorkais graffité : « Peuh, me font penser à des peintres qui couvriraient de natures mortes les parois d’un navire en perdition... ». Qu'à cela ne tienne, Bertolt Brecht, lui, certifie bel et bien préférer le suprême détachement one-two-three-four des Ramones à tout l’expressionnisme punk, militant ou nihiliste, de l’Europe… Au sortir du petit local vidéo où l’on peut entre autres entendre un de leurs collaborateurs plus âgés déclarer qu’après les avoir entendu pour la première fois, il avait « éclaté de rire tant ils étaient
mauvais », le défunt dramaturge a ainsi confié qu’en permettant au spectateur de prendre ses distances par rapport au spectacle, et au public de prendre conscience de sa propre construction, les Ramones ont su réaliser mieux que personne l’idéal paradoxalement émancipateur du Verfremdungseffekt… D'ailleurs en tant que fils de militaire, Dee Dee, membre le plus fêlé de la (fausse) famille Ramone, a grandi en Allemagne. Allez savoir s’il n’y a pas un rapport ?
Frédéric Moulin
[Depuis mars 2017 le RAMONES MUSEUM et son fondateur Flo Hayler ont déménagé de la Krausnickstrasse, rue voisine des deux adresses que ZADIG a eues dans son quartier historique : le Scheunenviertel. Ceci pour retrouver son territoire d'origine : Kreuzberg, qu'évoque Francesco Masci dans l'autre légendaire texte à rapprocher de celui de notre ami Frédéric Moulin : L'ordre règne à Berlin, paru chez Allia éditeur en 2007].
Oberbaumstr. 5
10997 Berlin
www.ramonesmuseum.com
Une femme marche dans une ville. La ville, c’est Berlin. Ce qu’elle cherche c’est la marche même. Y aller, s’assurer que ça existe encore, la ville, dessous, sous ses pieds. Qu’elle soit étrangère n’y change rien, ne lui met pas des bâtons supplémentaires dans les pieds. La difficulté vient du but qu’elle se fixe et qu’elle rejoint sinon à chaque pas, du moins à chaque mot, même si ce qu’elle mâche avec chaque bouchée de phrase, c’est la matière de la ville : du sable, de la boue, du marécageux, des cailloux, des pavés.
La ville est un Golem, et elle lui insuffle sa drôle de langue dont la grammaire se mesure en pas. Un arpent pour un petit morceau de mémoire, à chaque pas savamment calculé, mais en douce. Si le texte nous emporte à mots précis dans sa marche à elle, à tel point qu’on ne peut plus marcher dans Berlin sans se remémorer ses phrases et ses périples, c’est à son insu. Elle, ce qui la préoccupe avant tout, c’est de mettre un pied devant l’autre, c’est de ne pas tomber. Et avant tout dans la simple description.
Car c’est d’un tout autre Berlin qu’elle nous parle. Pas de celui qui se déroule devant soi, marcheur-lecteur. Elle, elle marche sur les cicatrices de la ville, elle les met à nu, pavé après pavé, signe après signe, strate après strate. Reviennent les temps et elle les conjugue un à un. Il serait pourtant vain de chercher une chronologie ; si elle nous donne quelques indications, c’est sur le registre ironique qu’elle adopte avec elle-même : « mercredi », « hier soir », « ce matin », nous dit-elle, pour mieux nous perdre dans le dédale du temps qu’elle déroule, pour nous inviter à la suivre dans son périple funambulesque, comme si nous avions un rendez-vous précis inscrit sur un agenda en forme de ville.
Mais là où ça ne rigole plus, c’est sur le parcours ; nous pouvons la suivre rue par rue, d’abord sur la carte puis sur le territoire qui, pour une fois, coïncident dans un imaginaire, le sien. Qui est-elle? Nous ne le savons pas, elle n’a pas de nom, ou bien son nom s’est accolé à celui des rues qu’elle suit, recherchant sans raison apparente les strates de l’histoire. Elle est de celles qui voient l’envers du décor, qui le percent et le vrillent et ne lui laissent aucune chance d’échapper au sens. Sa mémoire, comme la ville, rend compte de ses lacunes, de ses vides, de ses trous béants.
Les morts qu’elle convoque la secondent dans sa tâche ; ensemble ils établissent l’état des lieux. Grain à grain sur le sable, corps à corps dans leur chute, avec elle qui vacille sous le poids, nous parcourons des strates d’histoire, incapables d’y échapper, car il faut bien admettre avec eux, ceux qu’elle appelle à la rescousse et ceux qui passent dans le temps présent, il faut bien admettre que cette ville transpire par tous ses pavés et ses moignons de rues et de bâtiments, transpire la sueur et le sang de l’histoire. Et pas n’importe laquelle : la nôtre, à tous. C’était là, ici, ça s’est passé, ça s’est produit, la guerre et après, le mur, et ceux qui sont tombés, là et ici, et elle qui marche sur le fil de l’histoire et dont on ne sait pas pourquoi elle s’est choisie, porteuse de cette mémoire, alors que la ville se forme devant elle comme une réponse à ses questions, posant une ultime fois ses mues, les mêlant à la sienne. Elle, l’étrangère vacillante et solitaire, et elle, la ville cicatrisée, ensemble, elles vont essayer, elles vont en découdre, pas après pas, au fil des rues qui ressortent du vide et de l’absence. Elles vont nous emporter au fil du texte et nous saurons alors que plus jamais nous ne pourrons aller dans Berlin sans nous souvenir, je ne dis pas toujours, mais souvent, des mots écrits dans ce texte.
J’ai marché dans Berlin accompagnée par les phrases d’Hélène Bezençon et la musique qui s’insinuait entre les mots c’était cette chanson de Laurie Anderson :
« You’re walking
And you don’t always realize it
But you are always falling…
And this is how you can be walking and falling
At the same time. »
Patricia Farazzi
23 décembre 2007
Photos © Patricia Farazzi
Malgré la connotation toujours un brin pompeuse que revêt l’annonce d’une lecture littéraire, la librairie Zadig avait l’insigne honneur d’accueillir ce jour-là un combo de Rock berlinois reformé ou presque : Wilfried et Wallace N’Sondé, fins lettrés franco-congolais ayant porté l’étendard vrai de l’afro-punk à Berlin dans la décennie 1990.
Verbe traînant et esprit vif, Wilfried N’Sondé, auteur d’un premier roman plus que remarqué en ce début d’année 2007 chez Actes Sud, donnait pour ainsi dire la réplique à son lecteur attitré de frère, ancien membre comme lui du power-trio de leur jeunesse les Wild Kongos. Souvenirs partagés de tournées dans Berlin et ses alentours au milieu des années quatre-vingt dix, quand la Radeberger et la musique oï coulaient à flot dans les lieux les plus improbables...
Wallace N’Sondé imprimait son charisme puissant et professoral (il est enseignant d’Histoire en Alsace) à un texte fort, sorte de flow écrit, très écrit, ne s’apparentant à pas grand-chose de déjà lu ou entendu.
Le Lecteur pontifiant sur l’auteur en le comparant à Céline, l’Auteur illuminant sa prose de considérations sur l’Amour universel qui n’ont fait rire personne. Mais oui Messieurs Mesdames, la littérature-monde a oublié de ressembler à Bob Marley.
Trois passages ont été lus d’une intrigue que Wilfried N’Sondé, curieusement, refusait de dévoiler à l’assemblée. Intrigue dont une des clés est qu’on peut aussi commettre un acte irréversible quand on vient d’une banlieue de France, bêtement par chagrin d’amour, et voir sa vie basculer. Comme dans un roman populaire ou une Chanson de Geste.
Mais plus qu’une romance, « Le cœur des enfants léopards » est un chant bantou à l’Ancêtre, une mélopée de l’amour éternel. Et plus encore et mieux qu’un roman catégorisé « afro-caraïbe » ou « banlieue ». Ses protagonistes ne sont pas des avatars X ou Y de jeux Internet ou séries télé : ils veulent vivre juste une fois, se dépasser, ne plus baisser la tête. Comme partout, au cœur de nos cités, à Berlin ou ailleurs. Mais oui la littérature-monde, sensuelle et urbaine, a de beaux jours devant elle !
Le thème fut discuté, dans le débat qui suivit, du garçon immigré moins fréquentable que sa sœur « beurette » ou « fashion black beauty »... « Que voulez-vous », nous rappellent les frères N’Sondé, venus du Mée-sur-Seine à la Chute du Mur, « (...) nos sœurs ont toujours mieux réussi que nous. (...) Nous, nous avons simplement fait du Rock’N’Roll... ». Wilfried, l’Auteur, père de famille de deux enfants germano-congolais, clôturant les questions en déclarant qu’il n’avait pas besoin d’avoir lu Frantz Fanon. Merci pour la divine leçon de lettres.
Qui l’eût cru ? L’anti-littéraire – pour ne pas dire avant-gardiste – Jean-charles Massera a rempli ce samedi 2 juin la salle de lecture de la librairie Zadig ! Entamant sa lecture d’un solennel et grave : « C’est une certaine France qui disparaît… », il lança sur son ordinateur portable à la pomme sans autre forme de commentaire une inénarrable chanson de variété signée Stone et Charden prônant les plaisirs de la grasse matinée (dans le foin ? La luxure n’est pas très loin…). On aura compris l’allusion. En même temps que le programme de la soirée – alternances de textes et chansons de variété qui les commentent. Continuant sur ce ton très sérieux – qui de prime abord étonna, décontenança – l’auteur commença son zapping entre différents de ses textes : « United Emmerdements of New Order » (éditions P.O.L.), « United Problems of Coût de la Main d’œuvre » (idem) et le dernier recueil paru, « A Cauchemar is born » d’ailleurs non plus chez POL mais chez Verticales et qui regroupe en grande partie des textes produits pour l’installation de l’artiste Thomas Hirschhorn : Archeology of Engagement (MACBA, Barcelone, 2001).
www.macba.es
Cette absence totale d’ironie dans la lecture de Massera laissa un instant indécis malgré le comique hilarant des montages textuels. Les sujets étaient il est vrai très graves – expulsion d’immigrés, guerres régionales, violence policière… Seulement lorsqu’un collage de discours assez carambolesque fit éclater la salle de rire, entraînant presque Massera dans sons sillage, on comprit l’humour massif derrière le masque. Je passe sur les textes, il faut les lire.
Dans la discussion qui suivit, l’auteur cita d’abord, à la demande du libraire, deux livres importants pour lui – D’abord « Langst », d’Hubert Lucot, « l’auteur le plus important aujourd’hui en France, c’est pour ça qu’il n’est pas très connu » et puis quelqu’un de complètement différent, mais qui a écrit un livre s’approchant du projet de Massera, à savoir écrire dans le langage de l’ennemi, le bien nommé « Passage à l’ennemie » de Lydie Salvayre. Sous la vive curiosité du public, Massera raconta son aventure vélocipédique en tant que Jean de La Ciotat : exploration de la catégorie du « Temps libre », à ce moment contemporain où l’on ne trouve plus de construction de sens dans la vie professionnelle, Jean-Charles Massera opta pour le vélo semi professionnel, amour de jeunesse, après une réminiscence à la Proust sur une Nationale de Provence. Expérience au premier degré qu’il confronta avec son habitus d’intello, dédoublement et dialogue sous forme de mails qui constitue le contenu de « Jean de La Ciotat, la légende » (quand le précédent « Jean de La Ciotat » avait la forme d’une suite de dépêches sportives), confrontation sur un sujet « vulgaire » - le vélo –, aliéné - « le temps libre » - , entre celui qui le vit intensément et le traitement intellectuel que l’autre – le même, devant son ordi – lui fait subir, querelle entre corps et tête, ivresse et raison… En quelque sorte une actualisation de la discussion théologique entre les franciscains et les dominicains…
On parla aussi un peu littérature après la déclaration intempestive de l’auteur que « la littérature ne l’intéressait pas ». Disons plus précisément ce qui se fait en littérature (Massera s’intéresse plutôt à l’art contemporain et assez peu à ce qu’on appelle littérature – après tout un trait récurrent de l’anti-littérature) et il évoqua avec humour comment la critique littéraire enfermée dans ses catégories vieillottes était dés lors un peu embarrassée pour classifier ses livres qualifiés alors d’OLNI ou objets littéraires non identifiés ! La sortie des genres figés datait pourtant au moins des poèmes en proses de Baudelaire, rappela Massera…
Et Berlin ? N’avait-il pas peur de perdre sa langue ici ? Mais c’est justement le programme, perdre la langue !, déclara-t-il, ajoutant, scoop : il prévoyait d’écrire en anglais !…
Christophe Magand